C’est certainement mes cours de philosophie qui m’ont donné la soif de connaître et de découvrir ce qui est nouveau pour moi. Je reste perpétuellement curieux de tout ce qui est inventé même si des techniques qui paraissent innovantes maintenant seront obsolètes dès demain. Peu importe. J’ai eu l’immense chance d’avoir cours de philo avec Jean Ladrière que je trouvais d’une humilité à toute épreuve…
J’ai même eu le bonheur de l’avoir comme directeur de mémoire. Je me souviens du reste du titre de ce mémoire qui m’a valu quelques déboires de la part de lecteurs grincheux et stupides qui eux déjà, avaient balayé du revers de la main ce titre si savamment concocté par mon maître et moi-même. « L’ouverture de la philosophie occidentale à d’autres modes de pensée« . Ce travail avait été réalisé à partir d’un avant-propos de Merleau-Ponty et d’un texte peu connu de Hegel. Somme toute, le travail se basait sur ce qu’on pourrait appelé des textes mineurs en provenance de deux grands philosophes.
Fallait-il tourner la phrase sous forme de question ou non. Pour se mettre à l’abri des grincheux de l’UCL, il aurait été politiquement correct de le placer dans le mode de l’interrogation surtout quand il s’agit d’un écrit d’un étudiant ridicule. Nous avons tourné le problème dans tous les sens, et Jean Ladrière m’a demandé tout de go : « Selon vous, puisque vous avez lu Merleau-Ponty et Hegel, la philosophie occidentale doit/peut-elle s’ouvrir à d’autres modes de pensée ?« . J’ai répondu : « Bien sûr, c’est même tellement même évident« . Jean Ladrière a tranché en soutenant mordicus que je devais mettre une affirmation, en rajoutant peu après : « Ce sera à vous de défendre ce point de vue lors de la défense de votre mémoire ».
« La philosophie occidentale peut-elle s’ouvrir à d’autres modes de pensées ? » Pardi, non ont répondu, en chœur, les grincheux de l’UCL. Il est impossible pour notre philosophie de s’ouvrir à d’autres modes de pensées, puisqu’elle est première. Par conséquent, il n’y a pas d’ouverture possible puisqu’elle leur est supérieure. Et cela m’a valu deux cotes d’exclusion. Jean Ladrière m’avait appris que lorsque l’on avance de telles affirmations, il fallait prouver ses dires. Ce n’était pas mon rôle d’exiger que mes lecteurs, deux professeurs de l’ISP (1), donnent des explications. C’est Jean Ladrière qui s’est chargé de me défendre devant un conseil académique. Et j’ai assisté à un combat des chefs où la pensée volait tellement haut que je n’ai rien compris au débat. Toujours est-il que les deux grincheux ont été battus à plate couture par mon challenger et je m’en suis sorti avec un honorable 13/20, bien que quelque peu frustré de n’avoir pas pu en placer une alors que c’était le jour de la défense de mon mémoire !
Depuis lors, j’ai une dette envers Jean Ladrière. Je lui avais promis, mais fallait-il faire cette promesse, que toujours je restais ouvert à toute forme de pensée, à tout ce qui se crée. Je me souviens encore de ce regard indicible de Jean Ladrière, me transperçant de son doux regard, comme s’il voyait déjà au loin ma destinée.
C’est ainsi que j’écris des textes, mais est-ce même encore de la philosophie, peu m’importe. J’aime écrire tant et tant de textes que je me demande combien de tome j’ai déjà écrit ci ou là. Et dans ces pages il y en aura d’autres encore où se mêlent réflexions, politique, social, culture…
Géry de Broqueville
(1) Institut Supérieur de Philosophie basé à Louvain-la-Neuve.
